L'IRIS BLEU
Me revoilà sur cette terre qui il y a bientôt soixante ans s’étendait devant moi fière et indomptable. Sauvage et intrépide, elle déroulait ses hectares vers des horizons lointains là où encore aucun être humain n’avait posé le pied. Elle commençait au seuil de ma maison pour se terminer quelque part dans la montagne.
C’est à elle que je dois mes premiers pas.
Bien vite, sa réputation prit de considérables proportions. Dans chaque coin du pays, on entendait chuchoter : « l’Iris Bleu »
C’est mon père qui l’a baptisée ainsi à cause des iris que ma mère aimait faire pousser chaque année dans son jardin.
Dès mon premier âge, j’appris avec hardiesse et lucidité à la chérir, à la nourrir et à la travailler.
J’avais quatre frères : Jérémy, Kévin, Emmanuel et Sébastien.
Jérémy était l’aîné. Il était le seul à ne pas être né dans notre pays, comme j’aime à le dire, car mes parents avaient fui la dictature de leur terre natale. Tout ce je savais, c’est qu’il venait d’un pays de l’Est et que tous deux évitaient d’en parler. Même s’ils nous en soufflaient quelques mots au hasard d’une conversation, ils gardaient bien le secret de leur vie antérieure à nous. Et bien que venu d’une tribu lointaine, c’est donc Jérémy qui avait commencé à travailler le plus tôt. Mon père en était très fier. Il disait qu’il était le cerveau de la famille, sans doute grâce à des études qu’il aurait fait dans ce pays mystérieux, et que Dieu, lui avait fait don d’un esprit subtil à lui plus particulièrement qu’à tout autre garçon de son âge.
Pour cela, mes frères et moi le respections.
Kévin était le deuxième sur la liste. Et on ne sait par quelle diablerie, il s’était mis dans la tête qu’il devait se jouer de la perfection pour égaler notre frère aîné. Quelle ironie !
Voilà qu’il voulait suivre les traces de mon père. Chaque fois que ma mère lui demandait ce qu’il voulait être plus tard, il répondait fermement :
— Je serai éleveur comme papa !
Ma mère en souriait et finissait par ne plus lui demander quoique ce soit à propos de son avenir mais disait toujours, en parlant de lui :
— Quand Kiwi aura des milliers de bêtes…
Bien que le doute habitât le fond de son cœur, elle se prenait toutefois à rêver en se disant :
— Pourquoi pas !
— Je serai écrivain, nous avoua un beau jour Emmanuel.
Je me souviens du regard étonné que mon père avait posé sur lui ; d’ailleurs nous restâmes tous ébahis les uns aussi bien que les autres. Puis mon père s’était mis à rire d’un rire clair et sonore.
— Écrivain ? avait-il demandé en reprenant son sérieux. Voyons mon fils, ce ne sont pas les gens comme nous qui peuvent se permettre de devenir écrivain !
Il faisait allusion à cette catégorie de fermier pour qui la culture de céréales prenait le dessus sur la culture littéraire.
En effet, mon père s’était arrêté au premier échelon de l’échelle sociale et refusait de monter sous prétexte qu’il avait le vertige. Il nous le faisait rappeler en martelant chacun de ces mots :
— Tant qu’on a les pieds sur terre on ne risque pas de tomber de haut !
Je revois le visage de mon frère s’empourprer.
— Et alors ? répondit-il. Sommes-nous si différents des autres ?... N’est-ce pas de la philosophie de ma part que de vouloir me lancer dans une telle carrière ?...
— Je sais fils. Je sais. Mais vois-tu, il faut de la tactique !
Et bien que mon père eût dit cela seulement pour le décourager, je vis les yeux de mon frère s’embuer et dans un souffle il répéta inlassablement :
— Je serai écrivain !
Puis il sortit.
Dès lors, nous ne pouvions lui faire quitter sa mansarde où il écrivait du matin au soir.
Le rêve de Sébastien était de devenir un grand médecin.
— Ainsi, disait-il, je soignerai maman et papa quand ils tomberont malades.
Et dans ses yeux azurés se lisait le désir de vaincre le monde en sauvant des vies humaines.
Il s’était fait un prologue d’une vie future en pensant garder tous ses êtres chers auprès de lui.
Mes parents se contentaient de sourire. Sans aucune animosité, ils faisaient confiance au destin.
À moi, l’on ne me demandait rien. J’étais beaucoup trop jeune à l’époque. Le grand homme que j’allais devenir dormait au fond de moi pour quelques années encore.
Un jour, je vis arriver mon père avec un visage triste et fatigué. Lui qui avait cette carrure solide des hommes de l’Est, ce visage buriné des grands froids des immenses plaines d’un pays lointain et, que la fierté rendait fort et courageux, je le voyais courber l’échine ce jour-là.
Ma mère comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Elle lui fit part de son inquiétude. Alors, s’essayant dans son fauteuil et bourrant sa pipe, il dit :
— Jacques a encore perdu deux génisses. Le pauvre homme se désespère. Sur les quatorze vaches qu’il possédait, il ne lui en reste à peine la moitié et encore, elles ne semblent guère en forme. J’ai remarqué que plusieurs d’entre elles boitaient.
— Pauvre Jacques ! soupira ma mère. Lui qui a tant de mal à survivre. Mais que pouvons-nous faire Joackin ?
— Je ne sais pas Roza
Il alluma sa pipe et me regarda.
— Eh, bien ! Aneal, fit-il en se levant, qu’es-tu en train de faire mon garçon ?
— Je lis papa, répondis-je timidement.
— Et que lis-tu donc ? demanda-t-il dans un ton où je crus déceler une pointe d’ironie.
Comme il s’était approché de moi et qu’assis sur mon haut tabouret je ne lui arrivais qu’au coude, j’aperçus, en relevant la tête, ses yeux profonds qui me fixaient.
J’ignore encore pourquoi, mais à cette époque, je trouvais mon père d’une stature impressionnante. Je le croyais même invincible, jusqu’à en faire mon héros.
Il m’intimidait beaucoup, alors d’une voix étouffée, je murmurais :
— Le petit Poucet.
De nouveau je le vis sourire. Puis passant une main dans mes boucles brunes, il dit :
— J’espère que tu seras plus grand que ne l’est le petit Poucet ?
— Oui papa !
— Voyons, Joackin ! intervint ma mère en s’essuyant les mains sur son tablier. Je sais qu’Aneal est bien petit mais viendra un temps où il grandira en flèche et à ce moment là, il dépassera ses frères.
Mon père se mit à rire doucement et me prenant dans ses bras, il s’écria :
— Mon bonhomme sera le plus grand de nous tous !
Et il se mit à tournoyer avec moi dans ses bras.
À ce moment, Jérémy entra dans la vaste salle qui nous servait aussi bien de salle à manger que de cuisine. Lui aussi semblait préoccupé.
— C’est Jacques, P’pa ! répondit-il en faisant la grimace et ce, avant que mon père n’ouvre la bouche. Il vient de perdre encore un veau.
Père ne répondit pas mais secoua tristement la tête. Il savait très bien que si son ami était touché par une terrible épidémie qui décimait tout son troupeau, celle-ci n’allait pas tarder à s’inviter chez lui s'il ne réagissait pas au plus vite.
— Que peut-on faire ? hasarda Jérémy.
— Je ne sais pas mon garçon, je ne sais plus. En tout cas ce qui est sûr c’est qu’il faut aider Jacques à arrêter ce fléau.
— Pourquoi ne pas lui donner une de nos génisses, je suis certain que ça pourrait l’aider.
— Il faudrait d’abord éliminer toutes les bêtes malades ! marmonna mon père en se postant à la fenêtre pour fixer l’étendue verdoyante qui s’étalait devant lui.
Puis il reprit aussitôt :
— Vois-tu mon garçon, vois-tu tout ce vert devant toi ?
— Oui P’pa ! répondit Jérémy en regardant par-dessus l’épaule paternelle.
— Eh, bien ! Ce vert, mon garçon, ce vert c’est notre vie. C’est grâce à lui que ta mère et moi vous faisons vivre. Avant cette terre était sauvage. Personne n’y vivait car personne n’en voulait. Puis, ta mère et moi avons quitté notre pays natal. Nous avons voyagé plusieurs jours pour arriver dans une contrée que nous ne connaissions pas. Mais avec le temps nous nous sommes adaptés, bien je pense, à cette vie de paysans. Puis, nous nous sommes installés sur cette terre qui nous semblait si hospitalière et avons créé notre empire. Nous avons travaillé très dur pour avoir tout ce que nous possédons aujourd’hui ! Mais si un jour l’un de nous brise une parcelle de cet empire, tout s’écroulera et ce vert disparaîtra. Tu comprends cela ?
— Oui papa !
Puis après un moment de réflexion intense, il ajouta :
— Maintenant prends la jeune vache et va la porter chez Jacques…
— Tout de suite papa !
Jérémy semblait avoir parfaitement compris ce que père lui avait expliqué. Moi, qui essayais vainement d’y voir clair, je me glissais vers ma mère pour lui demander ce qu’il avait voulu dire.
— Tu sais, Aneal, tu es encore trop petit pour comprendre ces problèmes, m’avait-elle simplement répondu.
— Mais explique-moi, Maman, insistais-je en tirant sur son tablier.
— Va demander à papa.
— Mais il ne voudra pas !
— Et il aura raison ! Si tu commences déjà à te bourrer le crâne de telles difficultés, qu’est-ce que ce sera plus tard ? Va plutôt jouer avec tes frères. Veux-tu ?
— Oui, Maman.
Je m’éclipsai bien malgré moi.
Je trouvai Kévin donnant du fourrage aux bêtes. Lorsqu’il me vit arriver, il descendit de son perchoir, une large poutre suspendue entre la grange et l’étable et vint à ma rencontre avec un large sourire.
— Je te croyais chez Mme Laïs, me cria-t-il en plantant sa fourche dans un tas de fumier qu’il allait déblayer tantôt.
— Non, j’étais à la maison ! Où sont Emmanuel et Sébastien ?
— Je n’en sais rien. Tu sais bien que ces deux-là ne tiennent jamais en place… Que se passe-t-il ? Tu m’as l’air préoccupé !
— C’est sans doute parce que tout à l’heure j’ai entendu papa qui parlait à Jérémy et il employait des phrases bizarres. Je n’ai pas su comprendre. Lorsque j’ai demandé à maman de m’expliquer, elle n’a pas voulu me dire.
— C’est qu’elle avait ses raisons. Tu sais très bien Aneal, que les affaires de grandes personnes n’intéressent pas les petits garçons comme toi…
— Oh, Kiwi ! Quand vas-tu me considérer comme un grand ?
— Justement quand tu seras grand. En attendant contente-toi de rester un petit garçon, tu veux ?
Et il s’éloigna afin de se remettre à son labeur.
Enfin, je vis arriver Sébastien. Il marchait d’un pas décidé vers la maison. Lorsqu’il me vit, il me demanda mon aide.
Très intéressé, je courus au-devant de lui tout en lui demandant à quoi je pouvais lui être utile.
— C’est le poulain, commença-t-il d’un ton neutre, il s’est enfoncé une épine dans la patte. Il faudrait que je la lui retire tout de suite. Mais il me faut quelqu’un pour l’empêcher de bouger. Veux-tu t’en charger ?
— Mais je pensais que c’est médecin que tu veux devenir et non pas vétérinaire !
— C’est du pareil au même. Il y a toujours quelqu’un à soigner. Viens, ne perdons pas de temps !
Je le suivais donc sans rien ajouter.
Lorsque nous arrivâmes près de la maisonnette de notre poulain, celui-ci était debout près de la porte et nous regardait tristement venir.
— Crois-tu qu’il souffre ? demandai-je spontanément.
Je vis les yeux de Sébastien s’enflammer.
— Bien entendu, voyons ! répliqua-t-il nerveusement. Lorsque tu t’enfonces quelque chose dans le pied, ne souffres-tu pas ?
— Sûrement si ! Mais moi, je suis un petit garçon !
— Et alors ? D’après toi Poney n’est pas un être vivant mais seulement une chose pour les besoins domestiques ? C’est ce que tu t’imagines ?
À cause de mon ignorance, j’avais mis en colère Sébastien.
— Je n’ai pas voulu te fâcher, balbutiai-je, je suis désolé.
— Allons, allons, Neal, fit-il en souriant, pardonne-moi de m’être laissé emporté si vite. N’y pensons plus !
Bien vite mon frère se mit au travail. Il avait emporté avec lui une sorte de tenaille qui me fit peur. Je m’écriai très fort...
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